Pour réussir une transformation, il faut savoir satisfaire aux exigences d’aujourd’hui tout en se préparant aux enjeux de demain. Dans chaque épisode de « Shift », nous invitons un ou des experts de l’industrie à faire connaître leurs perspectives uniques sur ce que nécessite une transformation.
Joignez-vous à nous pour savoir comment ces experts abordent et réalisent leur parcours de transformation tout en demeurant performants. Découvrez comment ils parviennent à créer des résultats durables pour leurs employés, leurs clients et les communautés.
Dans cet épisode du balado « Shift », David Usher, fondateur et PDG de Reimagine AI, parle de son parcours de musicien canadien, lauréat d’un prix Juno, devenu innovateur technologique. Il explique en quoi la curiosité peut aider les leaders à composer avec l’innovation, l’éthique et la disruption. Par ailleurs, il présente des approches pratiques pour créer une IA responsable — incluant la conception, le consentement et la réglementation dirigés par l’humain — et met en lumière des projets comme « Second Echo » et des compagnons virtuels pour les patients atteints de démence, montrant comment la technologie peut créer de la valeur et une signification sans remplacer la connexion humaine.
Jon : Nous vous présentons « Shift », une émission sur la façon dont le changement s’opère – une expérience désordonnée, humaine et remplie de surprises.
Mikaela : Il y a l’histoire officielle, et puis il y a ce qui se passe vraiment dans les coulisses, là où les décisions sont prises.
Jon : Je m’appelle Jon Finkelstein, directeur de la création, ici chez PwC Canada. Je m’intéresse aux frictions humaines, aux phénomènes bizarres, du genre « pourquoi on s’y prend de cette façon-là? ».
Mikaela : Et moi, je suis Mikaela McQuade, associée dans l’équipe Politique et économie. Je m’intéresse aux liens entre les grandes idées et l’impact réel – comment la stratégie rencontre la réalité.
Jon : Nos invités sont des gens qui sont au cœur de tout ça – des leaders, des bâtisseurs, des décideurs canadiens – ceux auxquels on s’attendrait à ce que PwC ait accès.
Mikaela : Mais nous ne sommes pas ici pour poser les questions habituelles. Nous avons de meilleures questions à poser. Le genre qui fait que les gens s’arrêtent, rient, repensent et parfois disent : « Je ne devrais probablement pas te dire ça... »
Jon : Mikaela et moi, on n’est pas toujours d’accord...
Mikaela : ... Et c’est ce qui rend les choses amusantes!
Jon : Voici donc « Shift », et ça commence maintenant.
Jon : Bienvenue au nouvel épisode de « Shift ». Nous sommes de retour. Et aujourd’hui, nous avons un formidable invité : David Usher, fondateur et PDG de Reimagine AI. Bienvenue au balado, David.
David : Merci beaucoup.
Mikaela : Commençons par une question pour briser la glace : quelle est ton anecdote la plus embarrassante sur l’IA?
David : Mon anecdote la plus embarrassante sur l’IA
Mikaela : Je peux te raconter la mienne.
David : Oui, raconte.
Jon : Son histoire est drôle.
Mikaela : Je me fais toujours un devoir d’essayer d’amener l’IA à m’apprécier. Je lui dis toujours « s’il vous plaît » et « merci », et j’essaie de l’impressionner avec mes requêtes.
David : Tu sais quoi? L’IA t’aime quoi qu’il arrive.
Jon : Voilà, c’est tellement complaisant.
David : Absolument.
Mikaela : Je sais, mais je ne veux pas que l’IA m’aime simplement de façon obséquieuse, je veux qu’elle m’aime vraiment.
Jon : Donc, as-tu une anecdote embarrassante sur l’IA?
David : Pas vraiment. J’utilise l’IA tous les jours, 24 heures sur 24. Mais je n’ai pas vraiment d’histoire embarrassante pour l’instant.
Mikaela : Ah, et toi?
Jon : Je ne sais pas si c’est embarrassant, mais j’aime bien lui demander une critique de ma poésie. Et ensuite, je me dispute avec l’IA en lui disant qu’elle ne me comprend pas.
David : L’IA est censée aimer automatiquement ta poésie.
Jon : Voilà, je ne cherche que des encouragements. Je vais te poser la première question. Pardonne-nous, car je suis certain qu’on te pose souvent cette question. Les gens te connaissent probablement pour ta carrière musicale. C’est évidemment une grande partie de ton image, de ta personnalité, de ton expérience. Et maintenant, tu es dans le domaine de l’IA. Comment et pourquoi as-tu fait le passage de la création musicale à l’IA créative? Quel a été le moment de transition pour toi?
David : Oui, bien des gens se posent cette question. La transition, pour moi, a eu lieu il y a très longtemps. Je vivais alors à New York. Le groupe avait du succès. C’était l’époque où Napster a bouleversé l’industrie musicale. Je me suis intéressé à la raison pour laquelle le numérique était en essor alors que l’industrie musicale sombrait. Ça m’a mené à tenter de comprendre Internet. Cette exploration a mené à ma première startup, une entreprise d’agrégation sur les médias sociaux. J’ai réalisé mon premier projet avec Google Brain, soit une IA qui collabore avec des humains pour l’écriture de chansons. C’était il y a environ dix ans. C’est là que j’ai vraiment eu la piqûre de l’IA. Vers 2018, j’ai lancé mon entreprise Reimagine AI. À l’époque, elle développait des IA créatives pour des êtres virtuels interactifs destinés à des musées, des expositions scientifiques, etc. Petit à petit, nous avons évolué en un studio de capital-risque dans le domaine des soins de santé et ce que nous appelons l’immortalité numérique. Nous avons beaucoup évolué au fil des ans, au rythme des changements technologiques.
Jon : Voilà qui est terrifiant. Dès qu’on arrive quelque part, la technologie change et, soudain, il faut partir. Et maintenant, que faire? Trouves-tu que quand tu commences quelque chose, tu arrives à un point où tu te remets en question?
David : Oui, quand nous avons commencé, nous construisions… L’IA était vraiment juste une idée. Google utilisait l’IA, mais ce n’était pas programmatique à l’époque. L’IA n’était pas déployée dans le monde. C’était plutôt du code spécialisé, mais pas de la programmation accessible à tous. Aujourd’hui, on constate que l’IA progresse à toute vitesse et qu’il est difficile de rester à jour. Donc, quand nous avons commencé à créer des êtres virtuels alimentés par l’IA, nous construisions d’immenses arbres de dialogue pour essayer de donner l’impression que ces êtres étaient intelligents pour qu’ils puissent répondre à presque toutes les questions. Et comme la technologie a évolué, notre rôle en tant qu’entreprise a été de rester à jour sur chaque nouveauté technologique. De comprendre chaque changement et sa signification pour la pile technologique que nous construisions et sur laquelle nous basions notre entreprise.
Mikaela : Tu as parlé de créativité à quelques reprises. Je suis curieuse de comprendre le lien avec le codage, la programmation et la construction de la mécanique connexe. Ton point de vue sur la créativité a-t-il changé fondamentalement depuis que tu es passé de l’univers artistique et musical à celui où tu es aujourd’hui?
David : Pas du tout, car je considère la créativité comme une méthode. C’est une façon d’aborder un problème, de travailler sur un problème, en somme. J’utilise la même pensée créative quand je crée une chanson, quand j’écris un livre ou quand je conçois une présentation que lorsque je suis avec mes programmeurs. Le processus est exactement le même. Quand on passe d’un secteur à l’autre, il faut juste changer de langage. Il faut comprendre le langage du nouveau secteur. Parce que si tu ne comprends pas le langage du secteur, tu ne peux pas communiquer avec les personnes avec lesquelles tu travailles. Quand je suis passé des arts aux conférences, j’ai dû apprendre le langage. Quand je parle aux programmeurs, je dois comprendre ce qu’ils font, dans leur langage. Ce qu’il y a de magnifique avec l’intelligence artificielle actuellement, c’est que pour tous ceux qui veulent s’y mettre, elle a changé tellement vite, que si vous vous y mettez maintenant, vous pouvez vraiment être à l’avant-garde de ce que vous construisez dans votre secteur ou industrie.
Mikaela : C’est intéressant que tu dises que ta perception de la créativité n’a pas changé, car la mienne a changé drastiquement au cours des dernières années.
David : Vraiment?
Mikaela : Oui, tout à fait. L’IA est entrée dans nos vies personnelles et professionnelles. Je ne pense pas qu’il serait exagéré de dire que beaucoup de gens considèrent la créativité comme quelque chose d’assez unique à l’humain, comme une qualité qui nous est propre, qui ne peut pas vraiment être reproduite par des machines. Est-on en train de redéfinir cette frontière? Envisage-t-on la créativité en technologie sous un nouvel angle?
David : Oui, mais je ne dis pas qu’on fait preuve de créativité lorsqu’on entre une requête dans un LLM. Ce n’est pas ma définition de la créativité. Je parle de la manière de construire un produit, que ce produit soit une chanson, une ligne de code ou un programme. Donc je ne pense pas que d’entrer une requête dans un LLM soit particulièrement créatif. Mais la compréhension de la façon de formuler la requête, c’est de la créativité. C’est une nuance subtile. Dans mon entreprise, tout le monde utilise des agents d’IA, que ce soit pour le marketing, le développement des affaires ou le codage. Nous utilisons tous des agents d’IA en permanence. Mais il faut vraiment comprendre ces agents, savoir comment leur envoyer des requêtes et comment les faire travailler pour nous. Ce ne sera pas toujours le cas, mais pour l’instant, ça l’est.
Jon : En tant que personne créative, je trouve que la définition de créativité, de jugement, etc., il y a une sorte de banalisation de ces questions jusqu’à un certain point. Ce qu’on peut appeler la moyenne significative.
David : Tout à fait, les industries créatives vivent une grande transformation.
Jon : Oui
David : La créativité humaine ne va pas nécessairement changer, mais les modèles d’affaires qui sous-tendent cette créativité seront complètement bouleversés. Donc, le modèle sur lequel nous avons construit ces industries est appelé à changer radicalement, car l’IA annonce la fin de la rareté pour les industries créatives. Ce qui était rare ne l’est plus. Donc, dans ce monde, qu’est-ce qui sera rare à court terme? Ce seront les aspérités, les imperfections, n’est-ce pas? L’aspect humain des choses. Mais l’IA finira par pouvoir le reproduire aussi. Donc, je crois que ce qui deviendra rare, ce sont les espaces humains. Je crois que nous assisterons à l’essor d’espaces humains, où des humains voudront vivre des expériences avec d’autres humains. Prends par exemple le jeu des échecs. L’IA peut battre les humains aux échecs, n’est-ce pas? Mais les échecs n’ont jamais été aussi populaires. Des humains jouent aux échecs en ligne contre d’autres humains, parce que c’est l’expérience qu’ils recherchent. Ils ne veulent pas jouer contre une machine qui peut les battre tout le temps. Donc, cet espace des échecs a pris de l’ampleur. Et je crois que ça se produira dans plein d’autres domaines artistiques également. Des espaces créatifs différents pour les humains.
Mikaela : Souvent, on considère l’IA comme une menace pour ce type de communauté, ces espaces humains où on se rassemble. C’est un point intéressant.
David : Je crois qu’il y aura un remaniement, c’est certain, et nous ignorons quelle sera son issue.
Jon : Il semble que c’est le bon moment pour faire la transition vers le volet des entreprises. J’aimerais entendre ton opinion sur les modèles d’affaires qui sous-tendent la créativité, les produits, les avancées ou peu importe le mot que nous utilisons en ce moment.
Il y aura des changements. Donc, quand on pense aux perturbations, quels seront, selon toi, les changements les plus importants que l’IA apportera aux entreprises au cours des 10 prochaines années?
Mikaela : Imagine que tu as le contrôle de ton organisation. La technologie transforme tous les aspects de ton entreprise. Tes concurrents l’adoptent à une vitesse fulgurante. Tout change autour de toi. Tu as essentiellement le choix de plonger tête première dans l’économie de l’IA en adaptant ton entreprise en conséquence, ou de ne pas le faire, ou de le faire de manière un peu plus réfléchie. Imagine que tu te trouves dans une telle situation. Comment les organisations peuvent-elles équilibrer la pression extrêmement forte à l’innovation et à la compétitivité, surtout dans la conjoncture économique mondiale actuelle, avec la discipline nécessaire pour prendre du recul et se demander : « Devons-nous vraiment faire ça? »
David : Oui, il faut être compétitif. Non seulement en tant qu’organisations ou entreprises, mais aussi en tant qu’individus. Si tu es un employé ou un étudiant et que tu ne comprends pas les outils d’IA, il sera vraiment difficile de rester compétitif sur le marché.
Je regarde toujours l’approche micro-macro. Au niveau micro, soit celui de l’entreprise, chacun doit comprendre comment l’IA fonctionnera au sein de l’entreprise, comment elle transformera l’entreprise. Car l’IA change tout, non seulement pour les dirigeants, mais aussi pour tous les employés et pour la survie de l’entreprise. Au niveau macro, il s’agit davantage de savoir comment nous allons réglementer cette nouvelle technologie et comment nous allons nous y préparer sur les plans culturel et socioéconomique. Ces deux aspects doivent coexister et nous devons nous y attaquer en même temps. Mais comme je dis à tout le monde : vous devez comprendre cette technologie. Même si vous ne l’aimez pas, vous devez la comprendre. Voilà, c’est comme quelqu’un qui dirait : « Je ne veux pas utiliser un ordinateur ». Bien sûr, personne n’est obligé d’utiliser un ordinateur, mais vous aurez du mal à rester compétitif si vous ne savez pas utiliser Microsoft Word.
Jon : C’est une excellente transition vers la prochaine question : comment les dirigeants et les organisations se préparent-ils à ça, surtout ceux qui accusent un retard?
David : Je pense que nous vivons le moment idéal, parce que la technologie évolue tellement vite que tout est nouveau maintenant. Ce qui existait il y a six mois est déjà dépassé. Je crois que l’essentiel – et c’est là qu’arrive le lien avec la créativité – c’est que la créativité devient un avantage concurrentiel, car la curiosité devient plus importante que jamais. Si vous êtes curieux et que vous voulez apprendre, tout est à portée de main. Vous pouvez apprendre très rapidement le langage de ce nouvel environnement. Et une fois que vous le maîtrisez et que vous commencez à vous en imprégner, vous pouvez participer. Une fois que vous participez, la voie s’ouvre vers de nombreuses possibilités. Mais tout commence par la curiosité avide essentielle à votre participation. Vous devez vous dire : « Ok, je ne sais rien pour l’instant, mais je peux apprendre très vite, parce que c’est un langage simple, et ensuite je pourrai participer. » Ça vaut pour les dirigeants, pour les employés, pour tout le monde. Ce qu’il y a de formidable en ce moment, c’est que tout le monde avance à tâtons et cherche à comprendre. Mais ceux qui le font auront un énorme avantage sur ceux qui ne le font pas.
Jon : Pour moi, la curiosité est un très beau mot. Car en tant que créatif, en tant que personne qui essaie d’explorer la technologie et de trouver des idées différentes pour les clients si vous n’êtes pas curieux, que faites-vous?
David : C’est vraiment l’enjeu principal. Parce que dans ce monde où les choses changent si vite, il faut être capable d’absorber des idées très rapidement. Il faut être capable d’observer le paysage et d’intégrer des éléments provenant de différents horizons auxquels nous n’avions pas accès auparavant, parce que tout bouge autour de nous. Nous devons être capables d’absorber tout ça, de l’analyser, d’en faire une synthèse et ensuite de trouver une idée. Les idées mènent le monde, mais elles doivent être des idées éclairées. Cette curiosité, cette créativité, sont vraiment un avantage concurrentiel en ce moment, à mon avis.
Jon : Oui, bien sûr. Et, pour moi, le corollaire de tout ça, c’est le jugement, n’est-ce pas? C’est bien beau d’avoir une idée, qu’elle soit générée par l’IA ou que vous utilisiez l’IA comme partenaire de réflexion, mais il faut ensuite y ajouter de l’expertise, du jugement, pour pouvoir décider si c’est une bonne idée ou non.
David : La plupart de nos idées sont mauvaises. Les miennes, les tiennes : elles sont toutes mauvaises. Mais plus on plonge dans le domaine de la créativité, plus on peut rapidement identifier les mauvaises idées et les écarter. Et plus vous pouvez conserver rapidement les bonnes idées et les transformer en produit, mieux c’est.
Mikaela : Y a-t-il quelque chose qui se perd dans cette insistance implacable sur l’efficacité et la rapidité? Quand tu penses surtout à l’intersection entre la créativité, tes univers artistiques et tout ce que nous voyons aujourd’hui, qu’est-ce qui, selon toi, risque de disparaître dans ce processus?
David : Nous perdons quelque chose, sans aucun doute. Mais tu sais quoi? La créativité a toujours été le moteur de ma vie. Alors, je m’éclate vraiment en ce moment, car j’adore la technologie. Je suis très intéressé par l’expérimentation et je m’y livre à fond. Notre entreprise est créative, elle construit toutes sortes de choses intéressantes – enfin, que je trouve intéressantes. Pour moi, la créativité, c’est comme… nous vivons un moment incroyable, une époque formidable. Mais il y a quelque chose qui a changé, c’est certain. Je ne sais pas si c’est pour le meilleur ou pour le pire, mais c’est assurément différent.
Mikaela : Et c’est intéressant que tu insistes là-dessus, car je crois qu’il faut se concentrer sur les cas où l’IA peut ajouter de la valeur, où elle peut être utilisée de manière significative. Quand tu évalues un projet, comment détermines-tu s’il s’agit d’une utilisation astucieuse et attrayante de l’IA et si c’est quelque chose de conséquent en tant qu’artiste?
David : Je vais passer en revue quelques projets sur lesquels nous travaillons. Nous développons des êtres virtuels sur tablette pour les patients atteints de la maladie d’Alzheimer et de démence. Pensez-y … ma mère souffre d’Alzheimer depuis sept ans. Et toute personne qui a un parent atteint d’Alzheimer comprend la culpabilité qu’on puisse ressentir. Et si ça peut marcher, ce sera une victoire. Notre autre grand projet s’appelle SecondEcho. C’est une plateforme qui propose une nouvelle façon de visualiser la mémoire et le souvenir. Si tu penses à la manière dont nos grands-parents ont enregistré leurs souvenirs, il n’y a pratiquement rien d’enregistré. Il y a trop de contenu de nos jours. On a une quantité infinie de photos qu’on ne regarde jamais. On fait des publications partout et on tient peut-être un journal. Notre projet consiste à utiliser la technologie moderne de l’IA pour lier tout ça et créer un écho numérique de soi-même. C’est une nouvelle façon de se souvenir, tenir un journal, se remémorer. Et nous croyons que ça aura de la valeur dans le nouveau monde.
Jon : Je suis sur la liste d’attente.
David : Oh, ok. Nous ajoutons toujours des gens au bêta.
Jon : Allez, je dois attendre encore combien de temps?
David : Ça fait seulement une semaine.
Jon : Ça semble une éternité à l’heure d’Internet.
David : Oui
Jon : Donc, à mesure que les organisations commencent à adopter l’IA à l’échelle de l’entreprise et en font une attente…
David : Oui, c’est difficile, mais je dirais qu’il faut voir ça comme un investissement. Si vous voulez que vos employés comprennent et utilisent l’intelligence artificielle, vous devez créer une cellule d’innovation interne capable d’expérimenter avec les nouveaux outils, de déterminer quelles solutions programmatiques doivent être utilisées et lesquelles il faut éviter. Ça exige un investissement, c’est certain. Il faut investir à long terme. Mais s’il y a un investissement à faire, c’est bien celui-là. Et c’est maintenant le moment de faire cet investissement à long terme pour créer des programmes qui développent la littératie numérique dans l’entreprise, et mettre en place une cellule d’innovation capable de tester les nouveautés. Pour la plupart des entreprises… Tu sais, il y a une petite startup qui utilise l’IA et qui est en train de changer la façon de faire des affaires. Et si vous ne rivalisez pas dans le même cadre avec l’intelligence artificielle, vous allez vous faire prendre d’assaut par tous les fronts. Je pense que nous devons considérer ça comme une toute nouvelle technologie. Voici comment j’imagine la pile technologique : avant, nous avions Internet comme couche de base, puis toutes ces applications ont été construites par-dessus. Qu’il s’agisse d’applications spécifiques, d’applications mobiles ou de logiciels-services (SaaS), peu importe. Aujourd’hui, il y a Internet, puis ce que j’appelle le LMMOS ou système d’exploitation des grands modèles de langage. Ensuite, par-dessus tout ça, il y a une multitude d’entreprises qui construisent de nouvelles choses en exploitant cette nouvelle couche – l’IA qui se situe entre Internet et leurs applications. Elles créent toutes sortes de projets époustouflants. C’est ce que nous faisons essentiellement : créer des choses extraordinaires auxquelles personne n’avait jamais pensé ou bien qu’on imagine maintenant d’une manière différente qui exige beaucoup moins de main-d’œuvre et qui changera la façon de faire des affaires.
Mikaela : L’IA change non seulement ce que les gens font, mais aussi leur façon d’apprendre et de réfléchir. Et, comme tu l’as mentionné, au sujet des fruits les plus faciles à cueillir, l’IA mange les plus petits morceaux, de bas en haut. Quelles compétences humaines deviennent les plus précieuses dans un monde du travail bouleversé par cette technologie?
David : Je pense qu’il y a deux éléments. D’abord, la curiosité – les personnes qui veulent apprendre et qui souhaitent être celles qui contrôlent les opérations – et la créativité, pour synthétiser les données. Il faut être capable de voir ces éléments, de comprendre comment ils s’imbriquent, comment la nouvelle technologie s’intègre à l’ancienne. Si nous construisons des choses, nous travaillons généralement en groupe, n’est-ce pas? Quels sont les éléments clés d’un groupe qui doivent encore être exploités? Qu’est-ce qui n’est plus nécessaire maintenant? Quelles technologies sont obsolètes ou toujours nécessaires? Quelles nouvelles technologies pouvons-nous fusionner pour créer quelque chose de nouveau qui fonctionne plus efficacement? Quelque chose de meilleur, plus rapide et moins coûteux? Très bientôt, tout ce que nous voyons, faisons ou achetons sera intermédié par l’intelligence artificielle. C’est d’ailleurs déjà le cas. Les choses que nous voyons sur Internet, à mesure que nous passons de Google à ces interfaces IA sur Internet, sont vraiment intermédiées par les LLM. Ce que nous voyons, c’est ce qu’ils nous servent, la façon dont ils nous parlent, leurs croyances. Donc, nous devons être très conscients de la façon dont nous contrôlons – ou dont le gouvernement ou les citoyens contrôlent – l’intermédiaire qui nous fournit les données avec lesquelles nous prenons tous nos décisions. Autrefois, nous cherchions et on nous présentait des résultats. Désormais, on nous présente des résultats spécifiques. Les résultats se précisent de plus en plus. Nous explorons donc beaucoup moins. Maintenant, l’IA nous présente simplement ce qu’elle pense que nous voulons, ou ce qu’elle veut nous montrer. C’est à double sens : nous obtenons des réponses beaucoup plus directes, mais ces réponses sont plus orientées. Nous devons être conscients de cette idée qu’il existe une couche intermédiaire, celle des grands modèles de langage, qui constitue notre interprétation du monde. Surtout quand on pense aux lunettes. Soudain, une couche d’IA interprète le monde en permanence. Elle nous propose des idées qui peuvent être justes… ou non.
Mikaela : C’est intéressant, car j’ignore si les générations qui nous suivent auront les compétences ou la littératie nécessaires pour discerner ce qui est généré par l’IA et ce qui ne l’est pas. Même moi, parfois, je suis surprise. Il m’arrive souvent de regarder un texte et de me dire : « Je ne sais pas comment je le sais, mais je sais que c’est de l’IA. » Quand je pense à mon fils de trois ans… Qu’est-ce que nous faisons? En faisons-nous assez pour vraiment développer la littératie nécessaire pour discerner ce qui est réel et ce qui est imaginé?
David : Non, pas du tout. J’en parle constamment. Dans le domaine de l’éducation, il y a cette idée folle où les enseignants utilisent maintenant l’intelligence artificielle pour rédiger leurs plans de cours. Et ensuite, les élèves utilisent l’IA pour rédiger leurs dissertations, puis les professeurs l’utilisent pour détecter le plagiat et corriger les travaux… J’ai écrit une publication à ce sujet sur LinkedIn l’autre jour, dans laquelle je disais qu’écrire, c’est penser. Et tu sais, quand j’ai appris à écrire, j’ai appris à penser. Si on n’apprend plus à écrire, comment acquiert-on cette capacité de réflexion? C’est difficile. Ou du moins, je le pense. Oui, voilà. J’aborde beaucoup plus de problèmes que de solutions.
Jon : C’est exactement le but de cette conversation, soit de poser des questions auxquelles nous n’avons peut-être même pas de réponses. Soit dit en passant, ce dont tu parlais plus tôt m’a fait penser au fait que plus le spectre des possibilités s’élargit, moins on a de choix. On n’a qu’à penser aux autos : dans les années 60, il y en avait des modèles de toutes les couleurs. De nos jours, les autos sont noires, blanches, rouges… tu vois ce que je veux dire? À cause de l’élargissement du spectre. Alors, qu’elle est ton opinion sur le fait que l’IA peut tout imaginer, et pourtant…
David : Tout à fait. L’IA, c’est comme mettre de l’autotune partout.
Jon : J’adore l’image.
David : Elle gomme toutes les aspérités, elle uniformise. Mais ça, c’est à court terme. À long terme, il y aura un réglage pour remettre les aspérités. On le voit déjà en musique. Avez-vous déjà écouté de la musique générée par l’IA? Au début, elle était atroce. D’abord insupportable, la musique IA est ensuite devenue générique. Et maintenant, certains morceaux sont assez étonnants. On entend la voix se briser de manière naturelle, au bon moment. L’IA est capable de créer des paroles de chansons où, en tant qu’auteur-compositeur, je me dis : « Wow, ces paroles sont géniales. » Donc, le réglage de rugosité, en quelque sorte, le bouton des aspérités, s’est amélioré. Je veux dire, je n’écoute pas beaucoup de musique générée par l’IA, parce que ça ne m’intéresse pas. Je n’utilise pas l’IA pour créer de la musique, car ça m’enlève une partie du plaisir. C’est ce que je voulais dire par « espaces humains », tu vois? Je retourne toujours à ma guitare parce que j’en retire du plaisir. J’écris des chansons avec mes amis parce que j’aime ça. Je me produis devant un public parce que j’aime ça. Et le public vient voir mes spectacles pour vivre une expérience. Mais peut-être retrouverons-nous tout ça. Prends les échecs : plus de gens que jamais y jouent. Ils raffolent de ce jeu. Je suis abonné à beaucoup de vlogueurs dans le domaine des échecs. Je ne sais pas pourquoi, car je ne suis pas un bon joueur d’échecs. Mais je suis un peu obsédé par ce jeu. Les échecs sont devenus un phénomène en pleine explosion où les gens jouent, font toutes sortes de choses folles. Nous assisterons peut-être à l’essor des espaces humains, où les humains découvriront de nouvelles façons d’interagir.
Mikaela : C’est intéressant. Nous avons tendance à réfléchir en lien avec l’avenir du travail. Quand je pense à ma carrière, à mon parcours et à ma manière d’apprendre. Il y a tellement de sens et de raison d’être dans ces tâches qu’on vient à éprouver du dégoût ou de la passion pour celles-ci. Et je crois que ça finira par changer notre manière de concevoir nos carrières, de nous développer au fil du temps. Quelqu’un incarne-t-il selon toi la façon de préserver ce sens et cette raison d’être dans le travail, à l’heure de la collision avec l’IA?
David : Tous les membres de mon équipe – nous utilisons tous l’IA en permanence, mais nous aimons toujours notre travail et nous sommes passionnés par ce que nous construisons. L’IA ne nous remplace pas, elle nous renforce. Ce peut être un excellent outil aux usages extraordinaires. L’IA peut nous rendre plus efficace et accélérer les tâches qui nous répugnent, ce qui nous laisse du temps pour les tâches qui nous tiennent à cœur. Les petites entreprises seront capables d’en faire beaucoup plus. Et je pense que nous voyons aussi beaucoup de changements dans le monde des startups. Les entreprises abandonnent l’idée selon laquelle il faut un capital de risque illimité pour croître. Désormais, peut-être qu’un peu de capital de risque suffira et qu’il sera possible de croître grâce à l’IA.
Jon : Surtout quand on pense entre autres au prototypage accéléré et à la mise à l’essai d’idées. Mais je pense qu’un des pièges – et c’est une de mes préoccupations – c’est que les entreprises et les personnes utilisent l’IA à un niveau élémentaire, sans faire le travail réel pour créer quelque chose de remarquable.
David : Nous serons témoins d’une multitude d’échecs. Il y aura des essais, de l’expérimentation. Il y aura des investissements énormes qui finiront en flops retentissants. Mais ensuite, nous atteindrons le prochain plateau. Des solutions fonctionneront, des projets prendront de l’ampleur. De nouvelles entreprises émergeront et elles comprendront mieux la technologie, elles seront mieux à même de saisir les opportunités. C’est comme un saut dans le vide. Personne ne comprend vraiment ce que nous faisons. Tout le monde expérimente, essaie des choses différentes. Et moi, j’y trouve un réel plaisir. C’est une aventure. Mais des désillusions majeures surviendront aussi.
Jon : Tu parles de l’importance d’utiliser l’IA de manière significative. Je pense que l’exemple au sujet de l’Alzheimer est excellent. Cette maladie est présente dans ma famille aussi, donc ça me touche beaucoup. Quels critères précis utilises-tu pour juger si une application est utile, responsable, etc.? Comment abordes-tu cette réflexion?
David : Quand on réfléchit à l’utilisation éthique de l’IA, c’est un peu comme la façon dont on se perçoit en tant que personne. Donc, pour notre projet SecondEcho, notre approche actuelle – et c’est encore un projet embryonnaire – c’est que nous pensons le réserver aux 18 ans et plus, parce que nous croyons que les enfants ne devraient pas utiliser ces outils. Vous devez pouvoir donner votre consentement et vous ne pouvez utiliser l’outil que pendant une certaine période de temps chaque jour. Parce que l’objectif, c’est d’enregistrer vos souvenirs, pas de les créer. Vous créez vos souvenirs dans la vraie vie et vous les enregistrez avec SecondEcho. Voilà l’essentiel de notre réflexion sur l’utilisation éthique de l’IA dans l’espace que nous essayons de construire. Je crois que c’est ça, l’éthique : c’est un choix. On ne réussit pas tout le temps, mais au moins on essaie, on y réfléchit vraiment et on se demande : « Qu’allons-nous essayer de faire? »
Mikaela : Je ne pense pas que tous les humains soient prêts à se poser cette question. Ou s’il se la posent, peut-être qu’ils n’aiment pas la réponse et qu’ils prennent une autre direction de toute façon. Donc, il semble que l’essentiel de l’éthique repose sur les humains derrière la technologie et derrière l’algorithme. Un algorithme éthique, est-ce possible?
David : Ce qui est intéressant avec les LLM, c’est que, quand on pense à l’intelligence artificielle, on imagine souvent qu’on la construit. Mais en réalité, on la fait croître, parce qu’on ne la comprend pas vraiment. Prenons l’exemple d’une ligne de code. Un groupe de programmeurs écrit cette ligne de code et il y a un bogue dans ce code. Ils le trouvent et le corrigent. Avec l’IA, c’est un peu différent : ils créent un algorithme, l’exécutent sur un jeu de données, construisent le système, puis il agit, et ils peuvent le manipuler un peu ici et là. Mais ce n’est pas la même chose que de construire quelque chose et de pouvoir identifier précisément où se situe le problème. C’est un peu comme si nous créions des créatures que nous utilisons, puis que nous en créions une autre au niveau supérieur, et que nous l’utilisions aussi. Nous en avons une certaine compréhension, mais sans saisir ce qu’elle est ni comment elle va réagir.
Mikaela : David, merci beaucoup pour cet entretien, c’est très apprécié.
Jon : Merci beaucoup pour ta participation.
David : Tout le plaisir est pour moi.
Jon : On se reverra dans une autre vie.
David : Voilà, au plaisir de vous croiser à Toronto.
Jon : Au revoir.
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