Comment les investisseurs utilisent l’instabilité mondiale à l’avantage du Canada
Les bouleversements géopolitiques sont en train de redéfinir le paysage des fusions et acquisitions (F&A) au Canada, créant une rare fenêtre d’opportunité favorable à la consolidation et à l’expansion des chefs de file nationaux.
Alors que l’activité transactionnelle est restée relativement stable au premier semestre, le Canada s’impose comme une option fiable et stratégique dans un environnement mondial fragmenté. Les investisseurs qui sauront agir avec conviction définiront le prochain cycle.
Dans ce bilan semestriel, nous examinons trois secteurs qui illustrent les transformations en cours. Dans le secteur de l’énergie, les producteurs canadiens profitent d’un choc d’approvisionnement tout en composant avec de nouveaux vents contraires. Dans l’agroalimentaire, souveraineté et technologie convergent pour créer une opportunité générationnelle. Et dans le secteur des services financiers, les sorties de marchés étrangers, particulièrement en assurance, créent de précieuses occasions de croissance au pays.
Comme nous l’avions prévu dans notre rapport intitulé Les fusions et acquisitions au Canada en 2026, le volume de transactions est demeuré stable au premier semestre de l’année, selon notre analyse des données de Capital IQ. Le marché canadien des F&A a amorcé 2026 dans la continuité du rythme annualisé de 2025. Au premier trimestre de cette année, 658 transactions ont été annoncées, soit un niveau proche de la moyenne trimestrielle de l’année précédente (653) et légèrement inférieur au T4 2025 (671). Nous avons observé des fluctuations de l’activité transactionnelle au deuxième trimestre de 2026, alors que de nombreuses entreprises évaluaient les répercussions du conflit en Iran et de la hausse des prix de l’énergie. Toutefois, sur l’ensemble du premier semestre, l’activité est demeurée relativement stable par rapport aux périodes précédentes.
L’activité globale masque toutefois des évolutions continues dans la composition des transactions. Les secteurs des matières, de l’industrie et des technologies de l’information ont gagné en vigueur tout au long de 2025 et sont demeurés les trois secteurs les plus actifs au premier semestre de 2026. À eux seuls, ils ont représenté plus du tiers de l’ensemble des transactions. À l’inverse, le secteur financier — qui avait gagné en momentum au second semestre de 2025 — a ralenti en début d’année. Les transactions immobilières, principalement soutenues par le capital privé, sont restées proches de leurs creux de 2025, tout en montrant des signes de reprise.
À l’échelle internationale, l’activité canadienne est demeurée fortement orientée vers les États-Unis, avec davantage de transactions sortantes que d’investissements entrants. Une telle concentration place la renégociation de l’ACEUM et les politiques commerciales au cœur des enjeux de la seconde moitié de 2026.
La valeur totale des transactions a atteint 64 milliards de dollars au premier trimestre, en baisse par rapport à chacun des deux derniers trimestres de 2025 et inférieure à la moyenne trimestrielle de l’an dernier, qui s’établissait à 97 milliards de dollars. La valeur moyenne des mandats a aussi reculé pour atteindre environ 98 millions de dollars en début d’année. À titre de comparaison, la moyenne d’environ 148 millions de dollars en 2025 s’expliquait par un nombre plus restreint de transactions d’envergure dans les secteurs des matières, de l’énergie, des services publics et des services financiers.
À l’approche du second semestre de 2026, nos spécialistes en analyse économique et politique surveillent trois grandes questions qui façonneront l’environnement des F&A :
La croissance du PIB réel du Canada devrait s’établir sous son potentiel, entre 0,9 % et 1,3 % en 2026, avant de s’accélérer pour atteindre entre 1,5 % et 2,0 % en 2027, dans la mesure où les conditions géopolitiques et économiques se stabilisent. Parallèlement, l’inflation devrait se situer entre 2,5 % et 3,0 % cette année, en raison notamment de la crise iranienne, puis ralentir pour se rapprocher de 2,0 % d’ici 2027, advenant un apaisement significatif des perturbations géopolitiques. Le sentiment des consommateurs continue par ailleurs de s’affaiblir. De plus, la vigueur des prix des produits de base soutient l’activité transactionnelle dans le secteur des matières, avec des écarts selon les régions du pays.
Les rendements des obligations d’État ont augmenté depuis le début de la crise en Iran, tandis que les écarts des obligations de sociétés se sont maintenus. Que faut‑il en déduire? Les marchés s’inquiètent davantage de l’inflation que d’une contraction de la demande. Les coûts de financement à long terme sont en hausse depuis 2020. Nous nous attendons à ce qu’ils demeurent élevés, voire qu’ils augmentent encore.
Deux risques méritent une attention particulière. Nous estimons probable qu’une période prolongée d’incertitude persiste autour du libre‑échange en Amérique du Nord. La menace de barrières commerciales durables, ou d’un retrait à plus long terme de l’ACEUM, pourrait freiner l’investissement et l’activité transactionnelle dans le secteur manufacturier et d’autres secteurs canadiens dépendants des exportations vers les États‑Unis. L’absence d’un accord de libre‑échange complet entraînerait un risque de recul marqué des nouveaux investissements au Canada, bien que les données indiquent plus clairement un affaiblissement ou un report des investissements qu’une fuite massive de capitaux.
Par ailleurs, une nouvelle escalade du conflit en Iran pourrait entraîner l’économie mondiale vers une récession accompagnée d’une forte inflation (stagflation). Cette situation aurait des répercussions directes sur les entreprises de plusieurs secteurs clés, notamment le pétrole, le gaz naturel liquéfié (GNL), les engrais azotés, les produits chimiques, les services financiers, ainsi que les secteurs dépendants des produits pétrochimiques et des plastiques. Dans ce contexte, le taux d’inflation annuel au Canada pourrait grimper vers 4 % à 5 % et entraîner une contraction de l’économie, malgré l’effet favorable attendu pour les secteurs de l’énergie et des engrais.
Les bouleversements géopolitiques ont un double effet sur les F&A dans le secteur de l’énergie au Canada. D’un côté, ils rendent la production canadienne plus concurrentielle à l’échelle mondiale, surtout compte tenu de la prime de risque géopolitique qui pèse sur les sources concurrentes. De l’autre, ils accentuent l’instabilité et renchérissent le coût de l’emprunt.
Plusieurs facteurs continuent de soutenir le secteur énergétique canadien, malgré la fermeture du détroit d’Ormuz, les perturbations majeures de la production de GNL au Qatar et les contraintes pesant sur l’approvisionnement en gaz naturel russe vers l’Europe :
Dynamiques favorables liées au choc d’approvisionnement : Le conflit en Iran a suscité des inquiétudes quant à l’approvisionnement énergétique mondial, faisant ponctuellement grimper les prix du pétrole à des sommets pluriannuels. S’il profite aux producteurs d’énergie canadiens, ce contexte accentue les pressions inflationnistes et pourrait faire augmenter les coûts d’emprunt pour les transactions majeures.
Diligence accrue : Les investisseurs examinent de près les risques liés aux chaînes d’approvisionnement ainsi que d’éventuelles mutations macroéconomiques induites par le secteur de l’énergie.
Activité reportée : Bien que les secteurs de l’énergie et des matières demeurent attrayants en raison de la rareté à l’échelle mondiale, la dynamique globale des F&A ralentit, les investisseurs étant en attente d’une plus grande clarté sur le plan géopolitique.
Évolution continue du cadre réglementaire : La réglementation encadrant les projets énergétiques et les infrastructures sur lesquelles ils reposent continue d’évoluer, au fil des discussions sur les politiques en matière de climat, d’énergie et d’infrastructures. Résultat : une complexité accrue des transactions transfrontalières dans le secteur de l’énergie. Le défi, pour les investisseurs, consiste à tirer parti des vents favorables tout en atténuant les vents contraires. Cet équilibre est déterminant pour réussir et créer de la valeur dans ce contexte.
Le défi pour les investisseurs consiste à tirer parti des vents favorables tout en atténuant les vents contraires — un équilibre clé pour réussir et créer de la valeur dans ce contexte.
Les conditions sont réunies pour une intensification marquée de l’activité de F&A dans l’agroalimentaire canadien au cours de la prochaine année. L’opportunité : renforcer la résilience de l’approvisionnement alimentaire et affirmer un leadership mondial en innovation dans le secteur de l’alimentation et de l’agriculture.
Premièrement, les événements géopolitiques obligent le secteur à se réinventer. Comme le souligne notre étude Future of Food 2.0, la volatilité climatique, les chocs géopolitiques et les contraintes en matière de ressources perturbent la production et les chaînes d’approvisionnement à l’échelle mondiale, exerçant une pression à la hausse sur les coûts. La réponse stratégique du Canada repose sur le renforcement de capacités souveraines en agriculture et en innovation alimentaire, en production ainsi qu’en transformation. Cette dynamique crée un impératif de réinvention, poussant les entreprises à repenser la façon dont elles créent, captent et livrent de la valeur. Concrètement, elles élaborent des stratégies d’approvisionnement de rechange, adoptent une approche plus régionale et accordent une priorité accrue à la résilience.
Deuxièmement, la technologie est désormais une capacité incontournable. Notre étude Valeur en mouvement analyse l’évolution de la création de valeur à mesure que l’économie se réorganise autour des besoins humains fondamentaux. L’industrie de l’alimentation au Canada, qui englobe l’agriculture, la transformation alimentaire, la distribution et la consommation, devrait passer de 160 milliards de dollars en 2023 à 190 milliards de dollars en 2035. La réussite de cette croissance repose sur une innovation collaborative à l’échelle de la chaîne de valeur, la technologie agissant comme un levier clé. Les technologies d’agriculture de précision, comme l’irrigation guidée par capteurs, l’analyse des cultures fondée sur l’IA et l’automatisation permise par l’Internet des objets (IdO), permettent une utilisation plus ciblée des intrants, réduisent les coûts d’exploitation et renforcent la résilience.
Troisièmement, tous les éléments se mettent en place au Canada. L’industrie canadienne de l’agriculture et de l’alimentation constitue un écosystème dynamique composé d’entreprises agroalimentaires diversifiées, d’organisations « de la ferme à la table », de coopératives sectorielles et de producteurs agricoles. Le Canada dispose également d’un réseau en croissance d’incubateurs, d’accélérateurs et de centres de sciences alimentaires appliquées, dont YSpace Food Incubator, SVG Thrive et le Saskatchewan Food Industry Development Centre. Le gouvernement fédéral reconnaît lui aussi cette opportunité. Le budget fédéral de 2025 a désigné l’agroalimentaire comme l’un des trois secteurs où le Canada bénéficie d’un avantage stratégique à l’échelle mondiale, et Financement agricole Canada s’est engagé à investir 2 milliards de dollars d’ici 2030 pour propulser l’innovation dans l’agriculture et l’alimentation au pays.
Les dynamiques actuelles en F&A pointent vers des transactions transformationnelles. Nous nous attendons à une poursuite de la consolidation axée sur une croissance des revenus et des marges. Les investisseurs privilégieront des transactions liées au transfert de patrimoine, chercheront à exercer un plus grand contrôle sur la chaîne de valeur et acquerront des exploitations canadiennes issues de scissions de sociétés mères internationales. Par ailleurs, les entreprises continueront de renforcer leurs capacités et de partager les risques au sein d’écosystèmes. Ces écosystèmes, pilotés par des entreprises, couvriront l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement alimentaire, tireront parti de technologies comme l’Internet des objets (IdO), l’intelligence artificielle (IA) et la robotique, et seront rendus possibles par des acquisitions et des partenariats. Des intégrations accélérées et efficaces permettront d’améliorer les rendements, de réduire les pertes et d’offrir de meilleurs résultats aux clients.
Dans un marché F&A canadien globalement stable, le secteur de l’assurance se démarque. L’activité des assureurs atteint des niveaux inobservés depuis plusieurs années, portée par les assureurs étrangers qui réévaluent leurs activités canadiennes dans un contexte d’incertitude géopolitique et macroéconomique. Parallèlement, les transporteurs nationaux doivent gagner en envergure pour rester concurrentiels.
L’acquisition de Travelers Canada par Definity et celle d’Everest Insurance Company of Canada par Wawanesa illustrent ce réalignement structurel. Dans un contexte d’incertitude géopolitique et de volatilité politique aux États-Unis, les assureurs internationaux réévaluent leurs marchés non stratégiques, certains considérant désormais le Canada comme un marché à rentabiliser plutôt qu’à défendre.
Pour les assureurs nationaux, en particulier ceux du segment intermédiaire, cela crée une occasion rare de gagner en envergure de façon durable. Cette envergure devient d’autant plus importante que les assureurs naviguent dans un contexte d’assouplissement des conditions sur le marché de l’assurance de dommages (IARD), de volatilité des sinistres liés au climat, d’exigences croissantes en matière d’investissements technologiques et de pressions réglementaires sur le capital. L’acquisition d’une plateforme établie ou d’un portefeuille d’affaires d’origine étrangère peut offrir des avantages, des canaux de distribution, des capacités de souscription et des talents supplémentaires, et ce, de manière bien plus efficace qu’une croissance organique traditionnelle.
Cette fenêtre d’opportunité ne restera pas ouverte indéfiniment. À l’heure où un nombre croissant d’assureurs étrangers réévaluent leur position au Canada, les gagnants seront ceux qui sauront mobiliser leur capital, exécuter avec rigueur leurs intégrations et agir avec conviction quant aux marchés où ils souhaitent se positionner.
Au-delà des sorties de marchés étrangers, l’activité est également façonnée par une dynamique plus large visant à renforcer l’envergure, l’étendue de la distribution et les capacités sur l’ensemble du marché national. Les assureurs évaluent de plus en plus les acquisitions complémentaires, les relations avec les courtiers ainsi que des initiatives ciblées de développement de capacités afin de consolider leur position dans des segments clés et d’améliorer leur accès aux clients.
Dans un contexte de transactions prudent, le secteur canadien de l’assurance se distingue comme un domaine où les acquéreurs stratégiques peuvent encore agir avec détermination et créer de la valeur — et où l’envergure nationale deviendra un avantage concurrentiel durable.
Dans ces trois secteurs, les transactions qui redéfinissent les marchés canadiens poursuivent un objectif commun : la réinvention. Les entreprises du secteur énergétique réinventent leurs portefeuilles pour s’adapter à une nouvelle réalité géopolitique. Les acteurs de l’agroalimentaire réinventent la façon dont la valeur est créée, captée et livrée. Les assureurs, eux, repensent leur position concurrentielle en gagnant en envergure. Tous s’emploient également à bâtir et à renforcer la confiance qu’exigent leurs parties prenantes. Dans une économie mondiale volatile, cette confiance constitue un avantage stratégique.
Les transactions sont le moteur de la réinvention à grande vitesse. Les entreprises peuvent acquérir des capacités plus rapidement qu’elles ne peuvent les développer à l’interne. Elles peuvent aussi financer de nouvelles stratégies en se départissant d’actifs non essentiels. Dans un contexte marqué par l’instabilité mondiale et la transformation des sources de valeur, les investisseurs qui agissent avec conviction ne se contenteront pas de conclure des transactions. Ils réinventeront leur façon de rivaliser avec la concurrence.
Associé, leader en Vancouver, Transactions en services financiers, PwC Canada
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Leader, Services au secteur financier, Transaction, PwC Canada
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