10 septembre, 2026
Numéro 2026-34F
Le 13 août 2026, l’Office of Trade and Manufacturing Policy (OTMP) de la Maison-Blanche a publié The Great Transshipment Scam, un rapport qui se penche sur le transbordement illicite via plus de 40 juridictions dans le but de contourner les droits de douane imposés par les États-Unis. Le rapport considère le Canada comme un pays de tête diversifié à grande échelle (diversified scale leader) de niveau 1, c’est‑à-dire que les échanges commerciaux entre le Canada et les États‑Unis s’inscrivent dans une catégorie de risque absolument prioritaire, selon le rapport.
Le rapport de l’OTMP décrit en outre des mesures associées au décret présidentiel 144111, dont un resserrement des obligations de rendre compte des importateurs; des exigences relatives au cautionnement, aux actifs nationaux, aux renseignements sur la propriété et l’affiliation et à la transparence des échanges; et des pénalités. Qui plus est, il présente un « détective frontalier » (Border Detective), une initiative assistée par intelligence artificielle (IA) conçue pour aider le Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis (CBP) à déceler les provenances, capacités de production et transits irréguliers.
Il est possible que la CBP soumette les sociétés canadiennes qui exportent aux États‑Unis, qui agissent à titre d’importateurs officiels américains ou qui approvisionnent des clients américains à un examen plus approfondi au regard du pays d’origine, du transit, de l’activité de production et des intrants d’origine chinoise. Ce n’est pas dans l’inclusion du Canada dans le rapport qui pose le risque principal, mais plutôt la capacité de la société à étayer l’origine et le traitement tarifaire qu’elle a déclarés avec les faits relatifs à la fabrication et les documents ponctuels sous‑jacents. Les arrangements légitimes de délocalisation dans un pays proche, de fabrication en sous‑traitance, de distribution et de transformation pourraient s’attirer des questions lorsque ces preuves sont incomplètes ou irrégulières.
Le rapport établit une distinction entre la fabrication véritable et la transformation substantielle qui résulte d’un commerce intermédiaire, d’un réétiquetage, d’un reconditionnement, d’une nouvelle facturation et d’une transformation mineure. Les entreprises canadiennes devraient donc s’attendre à ce que les déclarations de l’origine soient comparées aux preuves opérationnelles, dont les documents des fournisseurs, les nomenclatures, les étapes de fabrication, les historiques d’expédition et la documentation commerciale.
Les entreprises les plus susceptibles d’être visées incluent les exportateurs canadiens qui utilisent des composants importés, les groupes canadiens qui font office d’importateurs officiels américains, les sociétés qui acheminent des marchandises via plusieurs juridictions et les multinationales qui changent leurs chaînes d’approvisionnement ou leurs prix intersociétés en réaction aux droits de douane.
Les entreprises qui exportent des marchandises du Canada aux États-Unis devraient passer en revue leurs chaînes d’approvisionnement à la recherche d’intrants d’origine chinoise, vérifier et documenter les déclarations de l’origine et réévaluer l’importateur officiel, la caution de dédouanement, la valeur en douane et les arrangements en matière de prix de transfert. Elles devraient aussi mettre en place un protocole interfonctionnel pour répondre aux questions de la CBP.
On parle de transbordement lorsque des marchandises originaires d’un pays transitent par un pays intermédiaire avant de pénétrer dans leur marché de destination. Si le transbordement n’est pas illégal en soi, il cause un problème d’observation lorsqu’on l’utilise pour faire une déclaration mensongère quant au pays d’origine des marchandises et se soustraire aux taxes, droits de douane ou interdictions de commerce applicables.
Le rapport de l’OTMP qualifie le transbordement illégal de menace pour la sécurité économique des États‑Unis et signale une escalade considérable de l’approche du gouvernement américain à l’égard du contrôle du transbordement. Le rapport s’inscrit dans la démarche générale d’imposition de droits de douane du gouvernement américain, avec les droits de douane d’urgence imposés en vertu de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) des États-Unis et les droits de douane imposés en vertu de l’article 338 de la Tariff Act of 1930 des États‑Unis, et cible les pratiques d’approvisionnement susceptibles de faciliter l’évitement tarifaire.
Le rapport dénombre quatre méthodes primaires utilisées pour transborder illégalement des marchandises jusqu’aux États‑Unis :
Chaque méthode présente un risque distinct de non-observation pour les entreprises qui se procurent, fabriquent ou distribuent des marchandises par l’intermédiaire de chaînes d’approvisionnement qui comprennent plusieurs pays. Le rapport prévient également que des sociétés courent des risques même lorsque le transbordement n’était pas intentionnel, si on considère que leurs chaînes d’approvisionnement utilisaient des pratiques qui occultent l’origine véritable.
Le rapport hiérarchise 38 juridictions sur trois niveaux en fonction de leur rôle estimé dans la facilitation du transbordement de marchandises d’origine chinoise :
Niveau de risque |
Catégorie dans le rapport |
Juridictions |
Juridictions désignées |
Niveau 1 |
Pays de tête diversifiés à grande échelle |
8 |
Canada, Union européenne, Inde, Israël, Japon, Mexique, Corée du Sud et Taïwan |
Niveau 2 |
Intégration économique appréciable avec la Chine |
6 |
Brésil, Indonésie, Malaisie, Thaïlande, Turquie et Vietnam |
Niveau 3 |
Petites cibles opportunistes de la Chine |
24 |
Argentine, Azerbaïdjan, Bangladesh, Cambodge, Chili, Colombie, Costa Rica, République dominicaine, Géorgie, Jordanie, Kazakhstan, Kenya, Laos, Maroc, Myanmar, Oman, Panama, Pérou, Philippines, Singapour, Sri Lanka, Suisse, Émirats arabes unis et Ouzbékistan |
Cette hiérarchisation a des implications opérationnelles directes. Les pays de niveau 1, dont le Canada, devraient être visés le plus intensément et notamment faire l’objet d’obligations documentaires accrues, d’examens plus fréquents de la CBP et d’une attente plus élevée quant à la capacité des importateurs d’étayer les déclarations de l’origine.
Le décret présidentiel 14411 instaure plusieurs mécanismes d’application de la loi conçus pour détecter et décourager le transbordement illégal :
Le rapport introduit par ailleurs un « détective douanier » assisté par IA qui combine les données d’expédition, les historiques de transit, les catégories de produits, les relations de propriété, les indicateurs de capacité et la détection des irrégularités pour déceler les transbordements potentiels. Il s’agit d’une augmentation considérable des pouvoirs d’application de la loi de la CBP qui permet la reconnaissance des formes dans de gros volumes d’opérations d’importation.
L’intensification du contrôle du transbordement recoupe directement les règles d’origine en vertu de l’Accord Canada‑États-Unis‑Mexique (ACEUM) et d’autres ententes commerciales préférentielles. Quelques considérations clés :
Le traitement préférentiel conféré par l’ACEUM n’élimine pas à lui seul le risque lié au transbordement. Le gouvernement américain a indiqué qu’il pourrait ne pas se limiter aux cadres des accords commerciaux lorsqu’il soupçonne un évitement tarifaire, y compris en ce qui concerne les droits de douane imposés en vertu de l’article 338 qui s’appliquent sans égard à leur inclusion dans l’ACEUM.
Le classement du Canada dans la catégorie de niveau 1 – pays de tête diversifiés à grande échelle – a des implications précises et immédiates pour les entreprises canadiennes :
Les entreprises canadiennes devraient passer en revue leurs chaînes d’approvisionnement afin de déterminer leurs points de contact avec des juridictions identifiées et confirmer qu’elles peuvent étayer les déclarations de l’origine à la satisfaction de l’examen plus poussé associé à la désignation de niveau 1 du Canada.
Le cadre de contrôle du transbordement crée potentiellement des considérations liées aux prix de transfert et à la valeur en douane pour les entreprises multinationales, comme suit :
Les entreprises canadiennes qui exportent vers les États-Unis devraient :
Le rapport de l’OTMP considère que le Canada présente un risque de transbordement des plus élevé et classe le pays en conséquence. Pour les entreprises canadiennes qui exercent des activités aux États-Unis, la tâche réelle consiste à s’assurer que l’origine, la valeur et l’acheminement déclarés peuvent être étayés systématiquement par la documentation et les faits commerciaux sous-jacents.
Les sociétés devraient se préoccuper avant tout des intrants d’origine chinoise, de la transformation dans des pays tiers, des opérations entre parties liées ou des transits complexes; et s’assurer que leurs dossiers résisteraient à un examen de la CBP. Elles devraient aussi surveiller la mise en œuvre du décret présidentiel 14411, parce que le rapport indique que plusieurs dispositions d’application sont encore en cours d’élaboration.
Un examen coordonné des considérations douanières, fiscales, juridiques, logistiques et opérationnelles pourrait aider à réduire les perturbations à la frontière, l’imposition de droits de douane inattendus et les divergences dans les politiques relatives aux douanes et aux prix de transfert.
1 Pour en savoir plus sur le décret présidentiel 14411, lisez le Point de vue fiscal « Décret présidentiel américain sur le renforcement de l’application des mesures douanières : incidences pour les entreprises canadiennes ».
Leader nationale, Douanes et commerce international. Associée, Prix de transfert et douanes, PwC Canada