"La consommation comme moteur de croissance n’est pas une stratégie soutenable." - Anthony Leung Shing

13/09/18

«La hausse de la consommation a eu un effet dramatique sur l’épargne et un effet direct sur le PIB également.»

Anthony Leung Shing, Country Senior Partner and Tax Leader, PwC Mauritius

Entretien accordé à Magali Frédéric pour L'express - Août 2018

Préambule à l'entretien

Si la Chambre de commerce et d’industrie se frotte les mains suivant les mesures budgétaires qui dopent la consommation – et la croissance par ricochet –, Anthony Leung Shing, Country Senior Partner de PwC, met en garde. Le vrai progrès économique ne viendra pas de la consommation, dit-il, mais de l’innovation, l’investissement et l’efficience du secteur public.

 

Tout comme la Chambre de commerce et d’industrie (CCI), la Banque de Maurice parle de retour de confiance et annonce une croissance de 4,0 % pour l’année, une première depuis 2011. Êtes-vous aussi confiant que ces deux institutions ?

Il y a déjà un regain de confiance au niveau de l’indice depuis 2017, et la tendance continue. Mais si on regarde bien le baromètre de la Chambre de commerce, même si l’indice est positif, sa progression est moins rapide que durant les mois précédents. Ce qui veut dire que même si la confiance des entrepreneurs est là, elle tend à se stabiliser. Et les perspectives économiques sont un peu plus équilibrées.

L’année 2017 a été favorable en termes d’indicateurs, au niveau du PIB, de l’inflation et du chômage. C’était une bonne base pour 2018, c’est pour cela que les institutions tablent sur un pic de 4,0 %. Les moteurs de la croissance seront la construction et le tourisme. Les chantiers de construction sont en progression et les arrivées touristiques sont en hausse au premier semestre.

 

Certains facteurs pourraient-ils jouer au trouble-fête ?

Les indicateurs sont positifs, mais nous devons rester vigilants, notamment au niveau de la construction. Il y a des risques liés à ce secteur avec des obstacles institutionnels qui pourraient freiner sa progression, provoquer des délais dans la réalisation de projets et retarder le processus d’acquisition en général. Vu cette inefficience, il y a eu un vrai problème dans le passé au niveau du taux d’exécution des projets, qui était inférieur à ce qui était prévu. En 2017, le taux de réalisation des projets prévus n’a été que de 60 %.

Le deuxième risque est notre dépendance de l’économie mondiale. Tout choc mondial aura un impact direct sur notre économie. Tenant compte que la croissance mondiale qui est prévue à 3,8 % cette année, avec une stabilisation des marchés européens et émergents, les conditions s’annoncent plutôt favorables. N’oublions pas qu’il y a aussi les tensions entre la Chine et les États-Unis et les effets du Brexit et du Base erosion and profit shifting (BEPS).

Un autre risque à ne pas négliger pour l’économie locale, c’est l’industrie sucrière qui attend toujours des réformes. Les coûts de production sont en hausse et toute réforme aura une implication à l’échelle domestique.

 

Outre les infrastructures publiques, le gouvernement mise clairement sur la consommation pour doper la croissance économique, avec des mesures comme le salaire minimum et l’impôt négatif. Est-ce sain et viable sur le long terme de baser la croissance sur la consommation ?

C’est vrai que les mesures comme l’impôt négatif, le salaire minimum et la tendance baissière de l’inflation résultent en des gains en termes de pouvoir d’achat de la population et des consommateurs. L’on note d’ailleurs une hausse de la consommation d’année en année. Et cela a d’ailleurs eu un effet direct sur le taux d’épargne, qui était de 17 % en 2008 et qui devrait passer à 10 % cette année. Les gens épargnent moins. La hausse de la consommation a eu un effet dramatique sur l’épargne et un effet direct sur le PIB également, même s’il existe plusieurs façons de calculer le PIB. Il a aussi un effet caché souhaité par le gouvernement en encourageant la population à consommer. Plus nous consommons, plus nous remplissons les caisses de l’État, car la consommation augmente les recettes fiscales du gouvernement. Il faut savoir que 60 % des recettes fiscales de l’État viennent de la TVA et des droits d’accise. La consommation crée la ‘tax buoyancy’(résilience fiscale).

Pour répondre à votre question, effectivement pour moi, la consommation comme moteur de croissance n’est pas une stratégie soutenable dans le long terme. À court terme, oui, elle peut aider à booster un peu la croissance, mais à long terme, la consommation n’est qu’un effet du progrès économique. S’il y a un progrès économique, il y aura davantage de consommation. Il ne faut pas tabler sur la consommation pour avoir un progrès économique. Le véritable progrès économique viendra de l’innovation, l’investissement et l’efficience de la fonction publique.

Des mesures comme le salaire minimum sont positives, mais l’écart entre la productivité et la compensation salariale continue de grandir et, de ce fait, cela a eu un impact négatif sur notre compétitivité à l’échelle internationale. C’est pour cela qu’il faut faire attention et ne pas essayer de booster le pouvoir d’achat, parce que la consommation doit venir avec le progrès économique, et pas l’inverse.

 

« Le véritable progrès économique viendra de l’innovation, l’investissement et l’efficience de la fonction publique. »

Dans une récente interview, vous disiez que la dette publique est plus forte que ce qui est rapporté officiellement. À combien l’évaluez-vous en termes de % du PIB ?

Effectivement, la dette publique est élevée, mais c’est difficile d’en chiffrer le montant puisqu’il y a une opacité concernant des emprunts des institutions gouvernementales et c’est difficile de rassembler tout cela pour obtenir un montant exact. On a beaucoup parlé de la dette, mais poussons le débat un peu plus loin. Peu importe son niveau, il faut comprendre les risques associés à la dette, surtout la capacité de remboursement. Plus la dette est forte, plus le risque de non-paiement est fort.

Si on regarde la composition de la dette on s’aperçoit que 80% est d’origine domestique, elle a été contractée localement. Et de cette dette locale, 95 % est fixe. Nous sommes moins dépendants des institutions internationales, donc nous sommes moins exposés aux fluctuations du change. Et puisque la dette est principalement fixe, même si le taux d’intérêt évolue, nous sommes moins exposés. Donc je dirai que la dette représente un risque modéré.

Voyons maintenant notre capacité de remboursement, soit le ratio service de la dette sur les recettes fiscales de l’État. En 2008, ce ratio était à 20 % et en 2017, il a chuté à 12 %, donc il y a eu amélioration au niveau de la capacité de remboursement du pays. Par ailleurs, il faut noter aussi que 50 % de la dette est à long terme. Même s’il fallait inclure les dettes publiques ‘off balance sheet’ (hors du bilan), oui la dette publique augmente mais il y a une marge de manoeuvre.

 

« Il y a eu amélioration au niveau de la capacité de remboursement du pays. »

Donc nous pouvons monter jusqu’à 80% arguent certains, à l’instar de votre confrère Gerald Lincoln ?

Il y a une marge de manoeuvre, mais nous devons faire attention. Il faut pouvoir comptabiliser le montant total de la dette. Il y aurait plus de transparence et on pourrait faire une meilleure analyse.

 

Suivant les récents cas de prêts bancaires non performants, la Banque centrale dit que certaines institutions locales ne possèdent pas les compétences nécessaires pour mener à bien des opérations du segment B concernant les prêts transfrontaliers. Quelle est votre analyse ?

Nous devons nous demander pourquoi les banques en sont arrivées là! C’est parce qu’il y a eu une tendance baissière sur les investissements ces cinq dernières années. L’on peut comprendre l’ampleur qu’ont pris les prêts transfrontaliers, parce qu’il y a eu moins d’opportunités sur l’économie domestique, donc moins de demandes d’argent localement. Il y a un meilleur retour sur les prêts transfrontaliers.

Comparés aux prêts domestiques, les risques liés aux prêts transfrontaliers sont beaucoup plus complexes. Complexité surtout au niveau du recouvrement et cela même si on a une garantie. La réalisation de cette garantie, s’il y a un défaut de paiement, est problématique. En outre, avant d’accorder ces prêts, la connaissance des clients et du cadre juridique et réglementaire est tout autant problématique. Parce que ces clients se trouvent dans des régions ou des pays où les institutions bancaires concernées n’ont pas forcément déjà fait du business. Les banques internationales évoluant à Maurice connaissent bien ces aspects puisqu’elles font déjà du business dans ces pays. Les banques étrangères peuvent compter sur leur réseau.

Par contre, les banques locales n’ont pas forcément les compétences ou ressources en interne pour faire des recherches sur des clients, donc elles sont soit attachées à des experts ou emploient des expatriés ou collaborent avec des institutions financières pour faire ce genre de prêts. Et puis, il faut garder en tête que l’Afrique n’est pas un continent facile pour faire du business, même si l’on dispose de compétences pour les prêts transfrontaliers, l’Afrique reste un continent compliqué. Il y a des situations qu’on ne peut prévoir à l’avance. L’on peut prendre des décisions sur la base d’informations disponibles à un moment donné pour des prêts mais, parfois, il arrive que les situations économiques ou les situations individuelles évoluent rapidement. Et si on n’est pas très proche du client ou du pays, on peut ne pas savoir que d’un bilan à un autre, les choses ont changé.

 

« Les risques liés aux prêts transfrontaliers sont beaucoup plus complexes. »

Dans de telles situations, quels sont les devoirs, les recours et les limites de l’auditeur ?

Les banques évoluent dans un cadre bien réglementé, elles ont un board, un comité de crédit, un comité d’audit qui évalue le risque du client, le risque du pays, la sécurité ou la garantie du client. Puis il y a les directives de la Banque de Maurice, qui régit la provision de pertes et l’évaluation de risques sur certains prêts ainsi que les limitations de financement de certains prêts. Elle agit comme chien de garde. Quant aux auditeurs, ils doivent respecter les normes comptables IFRS (International Financial Reporting Standards) par rapport à ces prêts non-performants. Donc l’auditeur opère dans un environnement très strict. Aussi longtemps que l’auditeur agit par rapport aux standards de la Banque centrale et de l’IFRS, les responsabilités sont claires et l’auditeur joue son rôle établi. Malheureusement, il est facile de blâmer l’auditeur dans de tels cas, mais s’il suit les règles, les responsabilités sont claires …

 

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