"Le niveau de la dette publique ne reflète pas la réalité" - Anthony Leung Shing

Actuellement, sur la base des études menées sur le skills gap, on élabore des stratégies sur trois ans. Or, le marché du travail est en perpétuelle évolution. Nous devons être plus dynamiques.

Anthony Leung Shing, Country Senior Partner

Entretien accordé à  Richard Le Bon pour Business Magazine - juin 2018

Avec le Budget 2018-19, le gouvernement veut engager le pays dans un processus transformationnel en ligne avec sa vision de faire de Maurice un pays à haut revenu. Les ingrédients sont-ils réunis pour nous permettre d’atteindre cet objectif ?

Quand on parle de transformation, il y a plusieurs perspectives qu’il faut prendre en considération. D’abord, il y a la question de transformation de l’infrastructure économique. Là, je pense au Metro Express, aux routes et autres infrastructures pour améliorer la fourniture d’eau. Il faut savoir que le développement économique repose sur des infrastructures modernes.

Il y a ensuite ce que j’appellerai la transformation sectorielle. Depuis 1968, l’économie mauricienne a connu plusieurs phases de transformation. Nous sommes aujourd’hui une économie de services dont la croissance dépend des secteurs porteurs comme la finance, les Tic-BPO. Le tourisme est un autre secteur en pleine croissance. Dans cet élan de transformation, le gouvernement entend réglementer les activités de la FinTech et celles associées aux crypto-monnaies. Nous pensons que c’est là où se trouve l’avenir.  L’économie bleue est un autre secteur susceptible d’être développé. Mais il n’y a pas eu de grandes mesures en ce sens ces dernières années.


Si l’on veut atteindre nos ambitions, il faut aussi revoir tout l’écosystème de la fonction publique. Valeur du jour, la numérisation des agences gouvernementales tarde à se mettre en place. Nous jugeons que les réformes institutionnelles et administratives sont insuffisantes. Concernant la question de redevabilité dans les rapports d’audit, là encore, nous notons qu’il n’y a pas assez de transparence.


«Les réformes institutionnelles et administratives sont insuffisantes»

Anthony Leung Shing, Country Senior Partner

Le Premier ministre a pris des mesures fortes dans le Budget pour créer les conditions afin de s’attaquer à la problématique d’employabilité chez les jeunes. Dans la nouvelle économie qui se dessine dans quelle mesure est-il important que le pays se dote d’un bassin de capital humain ?

Nous n’avons pas de ressources naturelles. Notre force réside dans nos ressources humaines. Cela dit, l’employabilité des jeunes constitue une réelle problématique. Au niveau des secteurs porteurs, pour les services financiers, il y a certes création de la valeur, mais peu de création d’emplois. Alors que dans l’externalisation, il y a plus de volume en termes d’emplois. Mais ce secteur peine à maintenir sa compétitivité à l’échelle internationale. Il y a nécessité de monter en gamme. 

Il faut s’attaquer à la question de déséquilibre entre les compétences académiques et les demandes du marché du travail. Le National Skills Development Program doit travailler en collaboration avec le secteur privé pour combler cette inadéquation. 
Les diplômes ne suffisent pas. Le problème fondamental c’est que les chercheurs d’emploi n’ont pas forcément les compétences de base. 


Quel sera l’impact sur l’employabilité des jeunes et le chômage en général ?

Le chômage est en recul. En termes de taux de participation de la main-d’œuvre, nous sommes à seulement 47%. Des économies comme Singapour sont à  66 %. Autrement dit, beaucoup de personnes qui peuvent travailler ne sont pas actives. Le work@home scheme ou le 'gender mainstreaming’  sont des mesures à saluer car  elles permettront d’augmenter la participation de la main-d’œuvre féminine. 

Il faut qu’on change d’approche. Actuellement, sur la base des études menées sur le skills gap, on élabore des stratégies sur trois ans. Or, le marché du travail est en perpétuelle évolution. Nous devons être plus dynamiques. 


Après avoir pris des mesures comme l’impôt négatif et le salaire minimum pour améliorer les conditions de vie des nécessiteux, le gouvernement utilise le levier fiscal cette fois-ci pour améliorer le pouvoir d’achat de la classe moyenne. Faut-il s’attendre à un effet multiplicateur sur l’économie avec une relance par la consommation ?

Selon les statistiques, à ce jour, on compte quelque 75 000 bénéficiaires de l’impôt négatif. Cette mesure touche les plus couches les plus vulnérables. Pour revenir à la décision du gouvernement de ramener l’impôt sur le revenu à 10 % pour la classe moyenne, la conséquence en sera un effet multiplicateur sur l’économie. 

Brossons un tableau. La croissance tourne autour de 4 %. Quant aux recettes fiscales, elles augmentent de plus de 8 % par an. Environ 60 % de ces recettes proviennent de taxes sur les produits comme la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et les droits d’accise. Il est clair qu’il y a un dynamisme par rapport à la consommation. 

Par ailleurs, les projections font état d’une croissance de 7 % de la TVA. Ce qui veut dire que le gouvernement prévoit une relance par la consommation et que ce facteur est pris en considération dans les estimations de croissance économique de 4,1 %. Cette tendance à la consommation trouve aussi écho dans la baisse de l’épargne nationale qui, elle, découle des taux d’intérêt.


Concernant le global business, le secteur sera à l’avenir assujetti à un seul régime avec l’abolition du GBC 2. Ce faisant, les autorités viennent harmoniser la fiscalité conformément à la demande de l’OCDE. Est-ce un pas pour Maurice qui veut se démarquer comme une juridiction en se positionnant sur l’Afrique ?

Au fait, il y aura une harmonisation du global business et du secteur domestique. Car le GBC 1 sera également réformé. Cela n’est guère surprenant dans la mesure où l’on s’attendait à une refonte du global business. Maurice s’aligne ainsi sur les recommandations de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) eu égard à l’initiative BEPS (Base Erosion and Profit Shifting) qui vise à combattre les pratiques fiscales dommageables à travers le monde. 

L’année dernière, le pays s’est engagé à revoir son système fiscal en adoptant la convention multilatérale. Désormais, l’on se conforme aux nouveaux standards de l’OCDE. Cette démarche du gouvernement était donc attendue. Il faudra attendre le Finance Bill pour savoir comment sera articulée cette réforme du régime du global business.

Dans l’ensemble, je dirais que Maurice va conserver sa compétitivité tout en s’affirmant comme une juridiction propre, transparente et qui reste conforme aux standards de l’OCDE. Maintenir le statu quo n’était pas possible.
Par rapport à l’Afrique, l’on préserve notre positionnement comme plateforme d’investissement. Au regard des investisseurs, le fait que nous soyons conformes aux standards de l’OCDE leur donne une visibilité sur l’avenir.


Le gouvernement poursuit sa politique d’ouverture en vue d’attirer les compétences étrangères et les grosses fortunes. N’empêche, vendre le passeport et la nationalité mauricienne est une mesure qui fait tiquer. Vos commentaires ?

Il faut considérer cette question sous les volets économique et patriotique. Considérons d’abord l’aspect économique. Notre avons une population d’environ 1,2 million d’habitants. Et notre main-d’œuvre approche les 600 000. Si nous ambitionnons de pénétrer les marchés émergents et à forte valeur ajoutée, nous devons nous appuyer sur des gens compétents qui connaissent ces marchés. En ouvrant le pays aux grosses fortunes qui, soit dit en passant, sont souvent des hommes d’affaires, nous nous donnons les moyens de nos ambitions. Et puis, l’octroi du passeport et de la nationalité mauricienne se fera selon des critères établis. On ne va pas accueillir n’importe qui. 

Ces gens vont apporter leur expertise dans des créneaux spécifiques aux secteurs que nous voulons lancer. C’est une bonne chose pour l’économie. De plus, ils contribueront dans un Fonds souverain mauricien. Sur ce plan, il faudra voir comment sera assurée la gérance de ce fonds qui servira à construire l’infrastructure du pays.

Concernant le volet patriotique, il est essentiel de comprendre que beaucoup de pays s’engagent dans l’ouverture afin d’attirer les grosses fortunes. Maurice n’est pas le premier pays à ouvrir ses frontières. 
Je connais personnellement des expatriés qui ont acquis la nationalité mauricienne et ils en sont très fiers. À la fin de la journée, ils peuvent devenir de vrais ambassadeurs de Maurice.


Les autorités semblent lâcher du lest par rapport aux crypto-monnaies en annonçant que l’utilisation des crypto-monnaies sera réglementée dans un proche avenir. Se dirige-t-on vers une économie de plateforme ?


La grosse difficulté avec la crypto-monnaie réside dans le fait que les gens n’en ont pas une compréhension totale. Un cadre réglementaire est la bienvenue ! On s’assure ainsi que les activités des opérateurs sont conformes aux lois et régimes en place. Il est également important que ces régulations répondent aux normes internationales. Mais attention, trop de régulation peut engendrer un ralentissement et constituer une barrière à l’activité. Il faudra trouver le bon équilibre entre la réglementation et la facilitation des affaires.


Concernant les bitcoins, certains bureaux de PwC les acceptent déjà comme mesure de paiement. Nous développons des techniques pour valider l’existence et la valuation des crypto-monnaies. Et investissons pour faire l’audit de ces transactions. La technologie c’est l’avenir. Les services de forte croissance sont ceux liés à la technologie.

Le Premier ministre est confiant que d’ici à 2023, le revenu national par tête habitant atteindra les 13 350 dollars, ce qui nous fera dans la ligue des pays à revenu élevé. N’est-on pas trop présomptueux ?

Notre croissance oscille entre 3 et 4 %. À ce rythme, accéder au statut de pays à revenu élevé sera difficile. L’année dernière, nous avons mené une étude qui avait indiqué qu’il nous faut une croissance d'environ 5 % pour atteindre cet objectif. Comme je l’ai dit, à l’avenir, ce sont les services financiers, les Tic et le tourisme qui vont tirer la croissance. Dans le même temps, on sait que la situation reste problématique pour l’exportation et le secteur manufacturier, avec une détérioration du déficit commercial à la clef. Il nous faudra diversifier les secteurs traditionnels en termes de produits et de marchés tout en tournant vers les marchés émergents. 

Personnellement, je pense que Maurice peut devenir un centre pour la région. La région d'Afrique constitue un énorme marché qui demeure encore largement inexploité.


Qu’en est-il de la dette publique qui tourne autour de 63,1 % ? Ce taux est-il gérable ?

Les indicateurs macroéconomiques semblent favorables car la dette publique adopte une courbe à la baisse. Toutefois, cette tendance ne reflète pas la réalité. Car des dettes soutenues par le gouvernement sont structurées dans des fonds comme le SBM Infrastructure Fund. Celles-ci ne sont pas comptabilisées dans le calcul de la dette publique. 

À PwC, l’on estime que si un montant doit être remboursé par le gouvernement, peu importe qui est l’emprunteur, il doit être comptabilisé. La dette est plus élevée qu’elle n’est exprimée. Maintenant, dans la façon dont la dette est ventilée, on constate qu’elle est plus domestique et a long terme. Ce qui fait qu’on peut avoir un meilleur contrôle. 

Je tiens à ajouter que si l’État indien ne nous avait pas accordé des subventions à hauteur de Rs 12,8 milliards, avec le taux élevé de la dette publique, les gros projets d’infrastructures n’auraient pas été réalisables. 

 

Entretien accordé à  Richard Le Bon pour Business Magazine - juin 2018

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