Luc Henzig, Associé et Susanne Michel, Manager
Lëtzebuerger Land, 17 mars 2006
Contrôler ses coûts et maintenir un service de qualité sont les deux impératifs du secteur de la santé. Le Luxembourg comme d’autres pays européens doit adapter son système de santé pour lui permettre de survivre.
Le secteur de la santé est l’un rares secteurs non réglementé par la Commission européenne qui reste sous la responsabilité nationale de chaque pays. Mais, partout, les services de santé sont sous pression, confrontés à une augmentation des coûts, une diminution des ressources et une demande croissante de soins de santé. Beaucoup de systèmes pourraient même devenir intenables d’ici 15 ans à moins qu’un changement fondamental ne se produise. La perspective de cette crise pousse les acteurs de la santé à analyser hors de leurs frontières les solutions mises en place.
Le rapport Healthcast 2020 essaie de donner une vue d’ensemble des problèmes qui se posent aux acteurs des services de santé et des meilleures pratiques en vigueur partout dans le monde.
Le souci majeur détecté est la durabilité du financement, qui fait suite à l’augmentation constante des coûts. La dépense globale de services de santé pourrait tripler dans les 15 années à venir et atteindre 10 trillions de dollars, ce qui équivaut à 16% du PIB dans les pays de l'OCDE.
Définir un système de soins de santé est une chose difficile car il faut combiner une approche économique et technique avec une composante éthique et sociale. De ceci résulte des systèmes de services de santé nationaux très différents. Comme les ressources financières sont néanmoins limitées, il faudra définir un cadre de prise en charge des coûts et services de santé associés qui sont acceptables dans l’environnement sociopolitique national. Des questions se posent. A combien de soins un individu a-t-il droit ? Quelle est la partie financée par la communauté ? Les réponses à ces questions peuvent varier. Ainsi certains pays ont travaillé sur des cadres de référence déterminant à quel traitement on a droit dans le cadre d’un financement public. D’autres ont élaboré des mécanismes basés sur le partage des coûts avec le patient et la mise en place d’outils pour éviter les abus du système.
On remarque aussi des changements dans les techniques de traitement avec l’accent mis sur la prévention et le traitement à domicile, réservant les hôpitaux aux seules interventions lourdes.
A titre d’illustration, lors d’une enquête auprès de 120 Présidents et de CFOs d’hôpitaux allemands, un tiers a exprimé vouloir établir des centres ambulatoires et 50% cherchent à intensifier la coopération avec d'autres hôpitaux. On s'attend à ce que cette évolution permette des traitements uniformisés et ambulatoires sur le marché allemand et que cela soit supporté par des initiatives dans les domaines de la prévention/l'auto-traitement, des soins primaires, des cliniques de jour et de la télémédecine.
Maîtriser les coûts et responsabiliser le patient
Maîtriser les finances étant le majeur défi, des mutations importantes ont été constatées au cours des dernières années. Le financement public par des budgets, rarement propice à générer des économies, a été remplacé dans beaucoup de pays par le paiement des services prestés. Le financement budgétaire incite les organismes à optimiser ceux-ci en essayant de les utiliser au maximum. Cette attitude est rarement propice à générer des économies; ne pas utiliser ses ressources et dégager un excédent veut dire que pour la période suivante on voit diminuer son budget d’exploitation. Cette diminution est rarement voulue par les organismes car cela peut les pénaliser dans leur évolution. Une rémunération en fonction de l’acte introduit des comportements plus entrepreneuriaux dans la gestion des organisations. Du moment où le prix de la prestation est connu, des processus d’optimisation peuvent se mettre en place pour générer des gains en relation avec la prestation. La crainte avec un tel système est que cela va avoir une influence négative sur la qualité des services de santé. La déontologie des médecins et la réaction du public vis-à-vis d’un prestataire donnant un service qualitativement non acceptable devrait régulariser cette problématique.
Dans le futur, les patients seront responsabilisés par l’affichage des prix et par une transparence plus importante des coûts.
A titre d’exemple, en 2005, chaque citoyen français a choisi un médecin généraliste, qui doit être consulté avant tout spécialiste. Si le citoyen français consulte néanmoins directement un spécialiste, il devra payer une participation aux frais de 7 euros maximum par consultation. En outre, chaque service de soins de santé reçu inclurait une charge de 1 euro qui ne serait pas remboursée par le gouvernement ni par une assurance.
Finalement des soins de santé sont livrés par des personnes pour des personnes. Le personnel impliqué ne comprend pas uniquement le personnel soignant mais de plus en plus des capacités de gestion et de finance sont nécessaires à faire fonctionner d’une manière efficace les organismes de secteur des services de santé. La capacité du personnel d’accepter et d’initier le changement fera que des solutions se mettent en place car c’est ce personnel qui devra le réaliser. Il faudra l’assister ou l’encadrer pour aider à gérer le changement qui devrait résulter en un avantage dans le système global de santé.
Il faudra également former le personnel aux nouvelles technologies et remettre en question les modes de formation conventionnels pour créer de nouvelles compétences et des rôles qui satisferont les besoins futurs. Ceci devrait être complété par des systèmes de participation au résultat des organismes pour donner des incitants pour atteindre des buts mutuels.
Afin d’augmenter l’efficacité et l’efficience des processus de soin il faudra renforcer les rôles des cliniciens comme facilitateurs d’une approche de soin approprié et trouver un accord sur des standards de qualité à respecter. Pour assurer la qualité et la performance il y a lieu d’augmenter la transparence et le partage de la connaissance ainsi que d‘être à l’écoute du patient.
Les nouvelles technologies médicales, les nouvelles manières de capturer et d’utiliser les données sont quelques exemples de la façon dont la technologie peut rendre des systèmes de santé meilleurs. Quand le moment viendra, les organismes de santé devront choisir sagement dans les budgets limités comment et quelle technologie acheter.
Afin de maîtriser les coûts en relation avec la technologie et de disposer d’outils intégrés permettant d’échanger les informations facilement, il y lieu d’investir dans des infrastructures informatiques communes ou partagées. L’utilisation de la technologie devrait aussi permettre d’éliminer la duplication et les inefficacités administratives.
Des exemples de ces changements peuvent être trouvés en Europe. Ainsi par exemple la Norvège emploie la télémédecine pour accéder à certains services de santé. En Allemagne, une société allemande achète des hôpitaux de petite taille et les relie à des unités médicales de pointe spécialisées et centralisées.
Créer un système viable de santé, qui inclut le contrôle des coûts et la nécessité de fournir aux citoyens des soins de qualité, sera non seulement un engagement moral pour le Luxembourg et d'autres pays mais également un impératif économique global.
Luxembourg : dépenses à la hausse
Les dépenses de santé au Luxembourg par habitant sont évaluées à 3705 dollars en 2003 . Ceci constitue en Europe un des niveaux les plus élevés, seule la Suisse dépasse ce montant. D’autre part, considérant que le nombre de personnes actives et volontairement assurées a augmenté de 452.977 en 2001 à 476.375, il y a lieu de se poser la question suivante : comment faire au Luxembourg à l'avenir pour payer les coûts croissants du système de santé ?
Le Luxembourg est encore un des rares pays qui finance en grande partie son système de santé par budget. Ainsi le ministère de la santé met à disposition le budget d’invertissement pour les infrastructures des hôpitaux (bâtiment et équipement lourd) et l’Union des Caisses de Maladie prend en charge via un budget fixe, entre autres les frais de personnel, et variable, les frais d’exploitation.
L’environnement de la santé au Luxembourg qui assure aujourd’hui un bon niveau de qualité de service, est le résultat de nombreux compromis entre les acteurs publics et privés du secteur. Pour maintenir ce niveau élevé de qualité et de sûreté pour des patients tout en assurant le financement des services de santé certains changements fondamentaux sont nécessaires. Essayer de mettre en place des mécanismes de contrôle est une bonne chose mais pas suffisante. Néanmoins, il faut revoir les formes de financement des dépenses aussi bien que la gestion des organismes actifs dans le secteur des services de santé. Actuellement, il est pratiquement impossible d’attirer des acteurs internationaux du secteur de la santé au Luxembourg. Pour pouvoir bénéficier de synergies et aussi pour pouvoir créer des centres de compétences dans la Grande Région, cela devrait être facilité.
Concrètement, Luxembourg doit travailler sur différents éléments pour assurer un système de santé durable, notamment:
- Créer une vision et une stratégie commune pour équilibrer les intérêts publics et privés en partageant les risques et les responsabilités, en construisant une infrastructure appropriée, en partageant une plateforme d’échange de données commune et en proposant des services de soins de santé de base dans un contexte social.
- Créer une plateforme d’échange de données est une des priorités pour mieux utiliser la technologie car l’intégration et l’interopérabilité des réseaux électroniques accélère l’intégration et la standardisation et permettra un transfert de l’information clinique et administrative.
- Revoir le fonctionnement d’accès aux soins. Si on peut caricaturalement dire que dans une santé du type public on fait la queue pour attendre son tour, dans le privé on paie pour accéder à un service. Ce sera aux politiciens et au patient de trancher quel modèle ils préfèrent. Probablement il faudra un mélange des deux pour contenter tout le monde.
- Pour assurer que tous les systèmes fonctionnent d’une manière homogène il faudra passer par une standardisation de la qualité et de la sécurité. Au Luxembourg, l’entente des hôpitaux et l’UCM ont entrepris de faciliter l’introduction du système de qualité EFQM pour les services des soins dans les hôpitaux luxembourgeois. Néanmoins cela n’a de valeur que si tous les hôpitaux fonctionnent selon ce standard de qualité, y compris les services administratifs.
- Déployer les ressources appropriées pour satisfaire les demandes de réduction des coûts d’une part et d’accès aux soins d’autre part pour pouvoir délivrer un service de qualité.
Le secteur des soins n’est pas un univers stable qui ne change plus. L’innovation est une constante à l’ordre du jour. L’innovation, la technologie et les changements des processus sont des moyens d’améliorer d’une manière continue le traitement, l’efficience et les résultats. Il faudra ainsi veiller à intégrer Luxembourg dans la mouvance internationale tout en créant des liens étroits entre ministères, centres de recherche publiques, université et les acteurs du secteur.
De ces éléments devrait découler un système de santé durable intégré dans un environnement flexible, au sein duquel le rôle des acteurs est clairement défini et centré autour des besoins du patient. Reste à concrétiser les démarches à suivre et la transposition des concepts retenus. Un travail non négligeable mais important pour la santé de tous.
(1) Healthcast 2020, Creating a sustainable future, PricewaterhouseCoopers’ Health Research Institute, www.healthcare.pwc.com/healthcast.html
(2) Données OCDE
(3) IGGS Rapport 2003, rapport général de la Sécurité Sociale
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